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Foie gras et chapeaux cloche

Chers lecteurs, chères lectrices.

 

Il s’en est passé, des choses, depuis l’ouverture de ce blog en 2007.

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Je ne pouvais pas rêver mieux.
J’ai eu la chance d’être publiée au sortir de mon école, fraîchement diplômée, des envies et projets plein la tête. Mon blog jusque là défouloir intime devient public, rapidement, puis de plus en plus lu, et finalement, -consécration suprême- :  édité. Je vois mon livre dans les rayons de la Fnac, je suis aux anges.
À l’époque je suis insouciante, j’ai 21 ans, je ris de moi, exagère ma légèreté, appuie et crayonne ma caricaturale superficialité. 

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Aujourd’hui j’ai 25 ans (mes 26 frappant à la porte, là, pas loin, pour début 2014), et après presque 7 ans d’activité bloguesque (considérablement ralentie sur les deux dernières années, on est d’accord), j’ai la tête comme un citron. Non pas que je me plaigne d’en être arrivée là, c’est à peu près ma seule fierté (ça, et le fait de n’avoir jamais eu de caries).

Nan ce qui me pèse un peu, c’est que je réalise que depuis 7 ans, je tire sur une seule de mes cordes.

La blagounette.

Et c’est drôle, une blagounette.

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Le problème, c’est que de mon point de vue, je sais bien que c’est une infime partie de ma Ô! si complexe personnalité. Que professionnellement, (oui, car c’est mon métier, je ne vis que de mes publications) je ne surfe depuis 4 ans que sur une seule de mes facettes. 
- Ouaaah, bac + 4 pour comprendre ça, bien joué Einstein!

Oui, mes agneaux, il m’a fallu tout ce temps pour réaliser que ces infimes 20% de moi que j’exploite depuis si longtemps, et qui m’ont comblée jusque là…. ne me suffisent plus.

Nope. Finito Bambino. Je me révolte. Contre moi-même.

Tout ce temps pour réaliser qu’un individu ne se résume pas à une humeur, un verbe, une mélodie. Que ce qu’il y a de plus passionnant chez l’être humain, c’est bien sa densité et ses couleurs. 
Et que ça fait quatre ans que je vois tout en une seule putain de couleur (ça pourrait même être un rose, tient, au grand désespoir de mon Moi féministe qui grandit, lui aussi, jour après jour et se rend compte des CONNERIES que j’ai pu faire/penser tout ce temps).

Au delà du simple fait que, comme tout un chacun sur cette planète, j’ai diverses émotions dans le battant et divers modes d’expressions à mon service, de multiples centres d’intérêt et passions que je n’exploite pas… il y autre chose.

Au delà du simple fait que lire mieux et plus me manque atrocement, il y a aussi cette menace grinçante et dégueulasse d’un machisme dominant qui persiste, partout, là où dans mes blagues et dans ma moquerie détachée, je me croyais protégée.

Quand l’étiquette du  »Girly » est arrivée, j’ai cru bon d’en jouer, de me l’approprier, d’en rire. Un élément isolé mis en lumière par ci par là pour la blague, c’était drôle. Jusqu’à ce que cet infime, cette bribe, cet échantillon prenne le dessus, englobe tout mon travail, et annihile tout effort d’écriture, de réflexion, d’émotion.

Sur mon blog, j’ai parlé de tout. J’ai parlé de la famille, du rapport au corps, de la prise d’indépendance, d’amitié, de harcèlement de rue, de devoir de mémoire, de règles, de voyages, de découvertes, de deuil, de chats, des bouffe, d’amour, de sexe, parfois… de relations, beaucoup. En 7 ans de confessions, je réalise que n’en ressort souvent que ce qu’on veut faire passer pour le plus creux, le plus inutile. En voulant rire de ma superficialité ponctuellement, je l’ai fait exister davantage, je l’ai érigée en vérité, et me suis enfermée dans une image réductrice que je pensais pourtant combattre.

Erreur de débutante.

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Enfin, erreur.

Est-ce uniquement ma faute si, encore aujourd’hui, les journalistes me demandent qui sont mes « lectrices », sous-entendant qu’aucun individu de sexe mâle ne daignerait jamais s’intéresser à ma plume? Est-ce ma faute si l’on a inventé ce terme « girly », quand pour toute la BD de type plus « masculin » il n’existe aucune étiquette?

Je ne dis pas ça pour faire ma mijorée déçue du pauvre méchant monde de l’édition.
Je constate juste qu’il y a un vrai problème homme-femme, dans l’édition certes, mais pas que. Je vous invite d’ailleurs à lire l’excellent article de Chloé Vollmer-Lo à ce sujet.

Je constate juste que des combats que je pensais ancestraux m’animent finalement aujourd’hui. Me pincent les tripes.
Je vois les erreurs que j’ai faites, et je compte bien rectifier le tir, arrondir les angles, peaufiner mon travail, doucement mais sûrement.
Quand on me demande en interview si mes BD se destinent au femmes de 20-30 ans, je suis embêtée: elles en sont le sujet, certainement, mais pourquoi nécessairement la cible?

Ai-je besoin d’être cancéreuse et dealeuse de drogue pour apprécier « Breaking Bad »? Ai-je besoin d’une paire de couilles pour comprendre le héros de « Shame »? Ai-je besoin d’être lesbienne pour chilaer devant « La Vie d’Adèle »?

A t’on besoin d’un vagin pour apprécier mes histoires?

De manière générale, il semblerait que depuis toujours les filles fassent plus d’effort de projection que les hommes. Que le masculin soit mixte, quand le féminin lui, est exclusivement fé-mi-nin.
Comme le disait très bien je ne sais plus quelle excellente rédactrice de Madmoizelle : mettez une femme à la place du héros de la série BREF (Kyan Khojandi) , et ça devient une série de filles. 

J’ai tellement souvent constaté le problème: une blague en soirée, les mecs rient et apprécient, étonnés qu’une fille soit « marrante » (j’en profite d’ailleurs pour m’interroger sur le pourquoi d’une telle surprise… lire  l’excellent post de Mirion Malle à ce sujet, OBLIGATOIRE). Puis la même blague illustrée dans ma BD, au contenant « girly » et au contenu pourtant inchangé, devient soudain cible de machisme: « …mais c’est une BD de meuf, ça, non? »  

Et quand j’entends des femmes (parce que, oui, nos pires ennemis sont souvent de même sexe, faut pas croire) me dire par exemple : « Non, je ne regarde pas GIRLS, c’est une série de meuf. Je vaux mieux que ça. » j’ai envie de hurler.

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Qu’on n’aime pas GIRLS parce que ce n’est pas drôle, parce que c’est mal écrit ou mal joué (ce qui est FAUX, by the way, évidemment) ou juste parce que ça ne nous intéresse pas : ok.
Qu’on le conspue parce que c’est « pour les filles »: AU SECOURS.
En quoi, pourquoi?
Les hommes sont-ils trop cons pour se projeter dans le quotidien de quatre jeunes femmes? Leur pénis leur empêche t’il de comprende le scénario? Bonjour le féminisme en carton.Dans ce cas là, je ne regarde plus de films de Fincher, ne lis plus Kundera et n’admire plus Klimt, parce que, bon, ce sont des hommes donc ils ne s’adressent forcément qu’aux hommes.

Applause.

Et pour autant, dans tout ce merdier, je n’ai pas envie de renier mon côté féminin.  

Mon équilibre, je le trouve précisément entre la légèreté d’une aprem shopping et la densité des heures passées à lire Virginia Woolf sur mon canapé. Entre la vulgarité assumée et exacerbée d’une discussion entre amis le samedi soir, et le calme érudit d’une exposition au musée Carnavalet.
Je ne suis entière que dans l’acceptation totale de ma féminité (ou de ce qui semble être inhérent à mon genre, en tout cas). La renier, écrire à tout prix dans un style masculin, sans sexe, pour être tout sauf femme, c’est pour moi l’antithèse de la liberté. Je ne veux pas me travestir. Mais je veux juste affiner mon travail. J’aimerais réussir la prouesse (utopique) de me sentir adulte, être humain complet, avant de me sentir « femme ». Que le genre ne soit plus déterminant dans chacun de mes choix.
(Tu sens la dose d’illusion, dans ce discours?)

En juin dernier pendant le festival de BD de Lyon, j’avais participé à une mini conférence sur la place des femmes dans le monde du travail (avec l’association HF). C’était intéressant parce que je me suis mise à prendre toutes ces attaques au sérieux. J’ai porté ces couilles que je n’ai pas, et ai enfin osé prendre la parole, reconsidérer mon travail et la piste empruntée jusque là.

Grosse remise en question.

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C’est plus facile de dire « j’aime les licornes, allez-y, attaquez moi, je le fais déjà toute seule, HAHA » , que de dire qu’il y a un vrai soucis.

Donc concrètement, qu’est ce qu’il se passe?

Je râle, je râle, mais je fais quoi pour que ça change?

Je ne renie pas mon travail, je continue. Mais sous un autre angle. Non pas parce que soudain, j’en ai envie, mais parce qu’ENFIIIIN, on me laisse m’exprimer sur autre chose. Souvent on me dit « Mais t’en as pas marre de faire du Girly? T’as qu’à faire autre chose, aussi. »
Question à laquelle je veux répondre que:

1) Non, je n’en ai pas marre parce que j’ai la chance d’écrire et de dessiner sur des sujets qui me touchent depuis mes 21 ans, et que j’en vis. Je suis reconnaissante jusqu’à la moelle. Que je fais le métier de mes rêves,qu’il me reste encore tout à écrire, tout à dessiner, et que j’ai soif d’immense.

2) Évidemment, que je veux faire autre chose, parce que plein de sujets m’intéressent. Que première BD n’était pas du tout « Girly ». La première fois que j’ai pris mes pinceaux, c’était pour écrire et dessiner ça:

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C’était en 2009 à ma sortie de l’école, et ça racontait en 30 minuscules et timides pages l’histoire d’amour de jeunesse de ma grande Tante. On ne se refait pas, ça parlait relation, construction de soi, amour, lien.
Mais pas de blagues
Pas de paillettes.
Pas de licornes.
Malheureusement l’éditeur a coulé et l’unique stock termine lentement de fondre chez les quelques libraires ou revendeurs Amazon avertis.

Ensuite, le blog a pris de l’ampleur. Cette nouvelle vague « girly » s’est étoffée, et ce que je considérais comme un passe-temps du soir pour me détendre est devenu sujet de centaines de commentaires, lu par des milliers de personnes par jour.
Évidemment, les éditeurs ont commencé à fleurer le filon.
Avant même de publier « Autobiographie d’une fille Gaga », pourtant, j’essaie; je propose un tout autre projet.

« Anna« .

J’avais même fait une couverture (bonjour la vieillerie de 2009):
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J’avais écrit l’histoire et dessiné 20 planches.

Ça ressemblait à ça:

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J’en parle sur mon blog de l’époque et là.
Tremblante mais forte de mon relatif succès naissant, je rencontre alors, au Festiblog 2010, l’un des plus gros éditeurs BD et lui propose mon projet. Quelques mails plus tard, on me le refuse.

C’était il y a presque 5 ans.

Aujourd’hui ce projet, je l’ai enfin signé. Le même, à l’exact (que j’ai bien retravaillé ensuite, of course). 

Il fallait juste du temps.
Du temps pour que les éditeurs me fassent confiance sur d’autres terrains, tout en profitant de l’ampleur grandissante du phénomène « girly » avant qu’il ne s’essouffle.  

Cette BD, ce sera un gros virage, un symbole fort, pour moi.
Parce qu’elle va me permettre de lier mon travail à l’une de mes autres passions dévorantes, outre la biographie et le portrait: les années folles. L’art déco, le jazz, le charleston, Jeanne Lanvin, le lesbianisme porté en parure, l’abolition du corset, l’orientalisme des illustrations de Barbier, Erté ou Lepage, Vogue, Paris, l’art, Montparnasse…

Cette BD, elle va me permettre de faire la paix avec moi-même, et de vous emmener avec moi sur des chemins plus brumeux, plus flous, moins habiles, sûrement, mais plus vrais, aussi… peut être. 

J’ai confié l’écriture du scénario à mon ami Pa Ming Chiu. Un homme dans le verbe, une femme dans la ligne. Quatre mains. Disparition des genres. Suggestions de cadrages de sa part, nuances de texte de la mienne. Deux sensibilités qui se complètent. Enfin! Plus de genre. Plus de « girly ». Un portrait de femme en creux, que dessinent les souvenirs de ses amants. 

Mon dessin est encore atrocement hésitant, je dois tout revoir, tout reconsidérer. La prise de risque professionnelle est grande, menaçante, mais c’est là que je dois aller. Je sais que mes fidèles lecteurs le sentent, depuis un moment.
Il faut que j’y aille. C’est maintenant.

Alors que mes soirées sont passées à feuilleter, attentive, mes centaines de livres au sujet de cette époque et de ses illustrateurs, photographes, artistes, architectes, à traquer la moindre émission de radio ou de télé à ce sujet, je laisse errer mes stylos sur le papier, cherchant à tâtons les contours encore flous des visages de mes personnages.
Je cherche Anna.

Je vous laisse découvrir mes recherches, et termine ici cet interminable article, fatiguée mais heureuse de savoir que je vais partager cette nouvelle aventure avec vous tous.

Love,
Maureen.

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