L’été du sombre

2026 est jusqu’ici une année… surprenante.

Lorsque je démarre ce texte, nous sommes dimanche 23 août, je viens de me faire un deuxième café, d’enfiler mon 1er pantalon après trois mois de canicule, et je me suis posée, hagarde, dans mon jardin, pour détricoter un peu ce que je traverse.

Il y a deux jours j’ai posté quelques dessins sur Instagram qui racontent mon état.
Un immense vide, un gouffre de tristesse sans précédent. Je me coltine cette seconde peau morose depuis un certain temps. Sur le papier pourtant, ma vie est fun. Je vis de mes livres, je vois mes ami.e.s, je fais des concerts et des karaokés avec les gens de ma chorale.

J’ai même tourné dans un clip!!

Je suis entourée de gens profonds, brillants, généreux, drôles. Je crée. Je suis marraine, deux fois. J’ai une maison. J’aime et je suis aimée. Tout ça ressemble à ce que j’aurai pu me souhaiter de mieux, si j’avais imaginé ma vie à bientôt quarante ans.

Pourtant
je suis vide.

Heureusement, tout au fond de mon gouffre, j’ai trouvé une camarade.
Je me suis mise à lire Virginia Woolf. #TeamSadGirls

« Ma mélancolie diminue à mesure que j’écris. Alors pourquoi ne pas la noter plus souvent? Je suppose que c’est ma vanité qui m’en empêche. Je veux donner l’illusion d’une réussite, même à moi. »
Woolf, Journal d’un écrivain

Jusqu’ici, je pensais franchement que dire « j’adore Virginia Woolf », c’était une posture de poseuse. J’avais tenté de lire Vers le phare trois fois de suite sans jamais rien comprendre, et j’en étais ressortie très fâchée. Vaguement humiliée.

Et puis, l’année dernière, le texte s’est magiquement ouvert. J’avais vieilli peut être (j’ai maintenant l’âge qu’elle avait lorsqu’elle l’a rédigé, autour de 38 ans), j’avais lu d’autres de ses ouvrages depuis (Mrs Dalloway, Orlando), et brutalement, toute son entreprise littéraire est devenue pour moi comme une maison. J’ai circulé dans le texte béate; c’était limpide. Je n’étais plus seule avec mes obsessions. Ma peine avait un nid. Ça faisait trois ans que je rédigeais péniblement un texte sur mon attachement aux maisons, plus de 800 pages en tout qui venaient remuer beaucoup de choses enfouies.
Alors déambuler dans sa maison à elle, fantomatique et structurée, ça m’a redonné du souffle.

Vers le phare est le portrait en creux de sa mère Julia – morte lorsque Virginia avait 13 ans -, par l’évocation de Talland House, leur maison de vacances d’été au bord de la mer dans les Cornouailles.

« La beauté et le silence se donnaient la main dans la chambre, et parmi les brocs enveloppés de linge et les chaises recouvertes de draps, même le vent fureteur et les petits airs marins qui allaient posant partout leur museau humide et froid, reniflant, répétant encore et encore leurs questions – « Allez-vous faner ? Allez-vous périr ? » – troublaient à peine cette paix, cette indifférence, cette atmosphère de pure intégrité, comme si la question qu’ils posaient rendait à peine nécessaire qu’on y réponde : nous demeurons. »
Vers le phare, Virginia Woolf

Ensuite j’ai emporté Les vagues sur Ouessant, lors d’un énième périple improvisé.
Déflagration totale. Je peux le dire, il y aura dans ma vie un avant et un après Les vagues.

Je ne sais pas vous dire si le texte m’a aidée, ou s’il m’a coulée davantage. Mais à peine terminé, j’ai éprouvé le besoin de le relire aussitôt, ce qui, dans ma vie de lectrice, ne m’était jamais arrivé. Je ne pouvais pas l’abandonner, ou plutôt, je ne voulais surtout pas que Virginia me lâche la main. Le livre fini, j’étais rendue au monde, et je n’avais plus d’abri. C’était intolérable.

« Je suis les saisons, je le crois parfois, janvier, mai, novembre; la boue, la brume, l’aurore. Je ne peux pas être ballottée, ni flotter doucement, ni me mêler aux autres gens. »
Les vagues

C’est simple, je ne peux pas parler du personnage de Rhoda sans larmes dans la gorge. Sorte de double Virginia, plus éthérée, une femme à vif pour qui le monde rugit trop fort, et qui ignore tout de ses codes. Elle doit imiter les autres, leurs gestes, leurs airs et leurs visages, pour se faire passer pour l’une des leurs. Mais elle est trop poreuse, elle fait semblant et ça l’abime.

« Je vais chercher un visage, un visage calme, un visage monumental, et je le doterai d’omniscience, et je le porterai sous ma robe comme un talisman et après (je le promets) je trouverai un petit vallon dans un bois où je pourrai étaler mon assortiment de trésors curieux. Je me le promets. Comme ça je ne pleurerai pas. »

« Seule, je tombe souvent dans le néant. Il faut que je déplace subrepticement le pied pour ne pas tomber du bord du monde dans le néant. »
Rhoda, Les vagues

Voilà, et moi je trimbalais ce livre seule sur Ouessant. Je le lisais entre les roches, étendue sur le sable. Ça résonnait si fort.

Depuis que je l’ai découverte en 2024, l’île d’Ouessant est devenue ma tanière. Je m’y enfuis à la moindre occasion.
Mon année 2026 a commencé là-bas, sous les faisceaux de son vieux phare, entourée de mon amoureux et de nos ami.e.s.

J’y retournais ensuite en février, pour fêter mon anniversaire et assister à leur génial festival féministe.
C’est là que j’ai succombé aux charmes d’une îlienne aux cheveux dorés. Une parenthèse féérique, protégée par les embruns de la mer Celtique. (La même mer grise que contemplait Virginia à Talland House, sur la pointe de St Ives).

« Je prends feu même à partir des yeux froids des femmes. »
Les vagues

Puis j’y suis encore retournée en juin, pour terminer mon manuscrit. Mais cette fois-ci, la magie ne prenait plus. Quelque chose d’impalpable muselait ma joie. L’île me semblait sombre, déserte, refermée sur elle-même.

« Quelque chose arrête le flux de mon être; un cours d’eau profonde butte sur un obstacle; il cahote; il tiraille; au centre un nœud résiste. Oh, cette douleur, cette angoisse! »
Les vagues

Je me suis dit que c’était peut être ce texte que je terminais, et le vide immense qu’il allait laisser derrière lui après trois ans d’obsession. Qu’allais bien pouvoir faire, ensuite? Saurais-je écrire encore?

« C’est le fait d’écrire qui me donne mes proportions. »
Woolf, Journal d’un écrivain

Heureusement, j’ai eu la présence d’esprit d’inviter à mes côtés Marie-Lou, une petite fée dessinatrice avec qui partager les soirs de brume et de cafard. On a vécu côte à côte dans deux maisons voisines pendant huit jours, à manger du flan pâtissier, regarder les moutons et promener une vieille chienne dans le brouillard. On s’est pansées mutuellement.

Et tandis que je courrais la lande et ses silènes, Alex, mon amoureux, a trouvé une petite chienne dans la rue. Elle avait quatre mois, le poil blond pâle et une oreille pliée. Elle était abandonnée.

On l’a appelée Gigi. On a tergiversé tout l’été, peut-on la garder, notre vie est elle bien adaptée, va t’elle s’entendre avec les chats, sommes-nous bien prêts… Et ces deux mois d’été n’ont pas suffi à y répondre.

Je l’aime, je l’ai aimée tout de suite. Comment ne pas. Mais l’amour suffit-il?

 

L’arrivée de Gigi, au milieu de cette année déjà flottante, a fini de me plonger dans la panade.

J’avais pourtant consommé tout un tas de contenu sur l’éducation canine, sur le puppy blues, sur tout ce qu’un chien chamboule. Mais être renseignée n’a pas empêché le tsunami: cet été a tourné autour de Gigi, de son apprentissage, son confort, son sommeil, sa croissance, son appétit, son transit, -sa survie- etc. Et au bout de deux mois à recevoir mes ami.e.s dans ce gloubi-boulga fantasque, le chien, les chats, la maison, le livre à rendre… j’étais exsangue.

J’ai tout lâché, je voulais être seule, ne plus entendre de bruit, ne plus parler, ne plus rien avoir à gérer d’autre que mon sommeil et mes lectures.

Alors je me suis octroyé ça, un week end seule dans ma maison avec mes chats, avant que la rentrée ne balaie tout. Je termine cet article dans mon salon face à la pluie, comme j’en rêvais. Je regarde des dvd, je chante beaucoup, je danse sur la playlist de secours que m’a confectionné ma meilleure amie, je joue du piano, j’écris.
Ça aide.

Ça ne répare pas le monde qui brûle, 2027 qui approche à grand pas et qui me terrifie, les informations chaque jour plus terrifiantes dont je me coupe au maximum pour tenir droite. Mais, ça soulage.

Je me laisse happer par le roulis, j’accepte d’être triste. Il paraît que tout passe.

Je fait comme Rhoda, je dépose ici mon assortiment de trésors curieux.
Pour ne pas pleurer.
Pour me rappeler que 2026, malgré ses remous, m’a déjà apporté beaucoup.

Hâte de voir ce qu’elle me réserve encore.

Commentaires

  • Maïlys dit :

    Merci infiniment,
    De poser ces mots sur tes maux.
    Je pense que beaucoup de nos maux, nous, etres humains, peuvent se ressembler. Et les lire peut aider à poser et éclairer ceux des autres. Alors merci de contribuer à éclairer encore un peu plus les miens. D’autres mots, qui affinent la compréhension profonde de ce que je travserse. Merci.
    Tu me donnes aussi très fort envie de lire Virginia Woolf, alors que ça fait bientôt deux ans que je suis ballotée, et que je cherche de la lumière dans les meandres de ma tristesse. Comme l’impression que ça risque de vibrer fort, tout au fond. Que je vais trouver le moyen d’aller vivre de grand moments près de l’océan, aussi.
    Bref, merci.

  • Super ce nouvel article sur ton blog ! Un petit bonbon à chaque nouvelle lecture d’article publié 🍬

  • C'line dit :

    Merci pour ce beau partage! Cela fait des années que je vous suis (depuis les origines de ce blog, je crois),et je suis pleine d’admiration devant votre parcours. J’ai 55 ans, et votre liberté d’être et de faire, à votre âge, me fait grandement envie! Vous dessinez, chantez, écrivez merveilleusement ! Et votre maison est tellement jolie, au milieu des collines (je rêve de ça : un endroit rien qu’à moi, à mon image, et perdu dans une nature à peine aménagée)
    Et aussi et bien sûr, Gigi 🥰
    Oui, les débuts sont difficiles, mais vous verrez : c’est un amour unique qui commence…
    Voilà, j’avais juste envie de vous adresser ces quelques mots, pour vous dire que votre vie et vos créations illuminent souvent la mienne… Alors pour ça, merci!
    Je vous souhaite la patience d’attendre la fin de la pluie…
    Bien à vous,
    Céline

  • Sophie dit :

    Bonjour Maureen et merci pour ce magnifique billet de blog. Je compatis, la chaleur écrasante n’a pas aidé a garder un très bon moral et parfois même si sur le papier tout semble parfait, à l’intérieur c’est le chaos, je te comprends tant. Grâce à tes postes sur Insta tu m’as donné envie de lire Virgina Woolf, je viens de commencer par Mrs Dalloway, j’espère que j’ai bien fait ? Et il me tarde surtout de découvrir ton livre sur les lieux, les maisons, les nids..
    Quant à Gigi, quel amour !!! Mais je comprends qu’un bébé chien ça chamboule tout et ça use. En espérant que la cohabitation avec les chats se passe plutôt bien, je t’envoie un câlin réconfortant de mon chez moi, en Suisse, où l’air s’est aussi enfin rafraichit !

  • clairebelgato dit :

    Je ne peux que compatir. J’espère que vos lectures vous apaiseront. Je n’ai encore jamais lu Virginia Wolf, mais ce récit intitulé « Les vagues » m’intrigue au plus haut point. De mon côté, c’est Françoise Sagan qui a accompagné mon été, notamment « Des yeux de soie », un charmant recueil de nouvelles sur le thème du couple… Prenez soin de vous

  • Pimprenelle dit :

    Merci pour ce beau billet, franc et sombre et lourd, et les saturations diverses qu’il exprime. Ca fait écho à tant de choses ! Quand j’ai lu le titre, l’été du sombre, j’ai pensé que c’était l’été volets fermés, à cause de la chaleur. Il y a peut-être un peu de ça…
    J’ai hâte de lire le bientôt-livre, et j’espère que l’automne apportera son baume.

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