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Indécence?

diglee confinement

Pendant toute cette première semaine officielle de confinement national, j’ai vu fleurir un peu partout des cris d’indignation contre les “chroniques de confinement” d’écrivain.e.s publiées sur quelques médias.
“Déplacées”, “Indécentes”, “Amorales”, ai-je lu.
Certains s’indignent de ce que certains écrivains et écrivaines
osent donner leur vision bourgeoise du confinement pendant que le reste de la société lui, souffre.

Ce discours m’atterre.

Car oui, surprise, les écrivain.e.s écrivent.
C’est leur rôle, leur mission, leur passion, leur seul moyen de survivre. C’est aussi leur métier.

Evidemment qu’en de telles circonstances, uniques, terribles, dramatiquement romanesques et historiques, les écrivain.e.s produisent. S’en étonner et s’en indigner me semble d’une naïveté effarante.
Et finalement, quoi qu’ils écrivent ils auront toujours tort: s’ils souffrent, on leur hurlera que d’autres souffrent bien plus (or nous sommes TOUS le privilégié d’un autre), et s’ils tentent de nous communiquer un peu de leur sérénité, ils seront alors accusé d’indécence.

On interdit donc, somme toute, aux écrivain.e.s de donner leur avis.

okay

Ensuite pour ce qui est de la notion de privilège, de cette “décence” invoquée par tant de gens sur leurs comptes twitter, je trouve l’argument bien ironique.

Le confinement, en France, pays développé et riche, consiste à rester chez soi dans des appartements qui, pour la plupart (en tout cas chez tous celles et ceux qui râlent sur les réseaux) disposent d’internet, d’eau courante, d’électricité, de plateformes de divertissement foisonnantes, de téléphones portables et d’ordinateurs, de lits, de draps, de vêtements…
Nous avons accès à l’hygiène, au confort, à la nourriture, ET au divertissement.

Où se situe l’indécence, au juste? 

joey

Le privilège n’est pas l’apanage des écrivains.
Nous qui mangeons à notre faim, pouvons nous laver, joindre nos proches grâce aux applications et réseaux, et décider chaque jour de quelle série ou quel film regarder pour combler l’ennui, nous qui sommes là sur instagram et twitter à répandre notre fiel, sommes-nous donc si légitimes à pointer l’indécence des autres? Qu’écrit Leila Slimani dans sa chronique, (que tant citent et si peu ont vraiment lu avant de s’indigner)?

Elle écrit ceci:

leila slimani confinemeent

Où est l’indécence?

À peine l’article commencé, Leila s’excuse déjà.
Elle sait qu’elle a de la chance, elle mesure son privilège, et elle doit ajouter cette honte cuisante à l’angoisse de ce confinement.

Je répète: où est l’indécence?

Le Français, enfant gâté et capricieux, refuse simplement que certains de ses compatriotes adoptent un autre regard que le sien, aient l’air de souffrir moins et en plus, en soient reconnaissants.

“Je souffre, alors tu dois souffrir”… c’est ça la France?

(Ah non pardon, la France c’est ce pays faux-cul qui couronne allègrement un pédophile en fuite, j’avais oublié!)

pinguu

Bref:
Indignons nous, s’il en faut, de voir les marchés et les rues encore grouillantes d’individus inconscients qui discutent et se baladent enfants à la main, comme aujourd’hui au marché de la croix rousse à Lyon. Indignons nous de constater qu’il n’existe pas de conscience responsable en temps de crise, et que les français préfèrent encore faire passer leur plaisir individuel devant la santé de tout le pays.

Mais pitié, cessons de taper sur celles et ceux qui tentent à leur manière, et avec leurs outils, d’apporter un peu de légèreté.

Moi je vais vous dire: non seulement les écrivain.e.s en rédigeant une chronique littérairo-poétique ne mettent personne en danger, mais en plus je suis heureuse qu’ils-elles le fassent.


Je suis heureuse que les mots ou la musique de certain.e.s puissent nous apporter un peu de lumière dans cette période figée et anxiogène. 

La parole du “vrai peuple” est partout: nous disposons TOUS d’une tribune où crier notre rage, tout le monde aujourd’hui possède un compte facebook, instagram ou twitter où venir crier sa souffrance. Il n’y a pas de censure, personne n’empêche quiconque veut hurler de le faire.
J’écoute chaque soir la psychologue Caroline Dublanche sur RTL soutenir les gens qui souffrent d’angoisse et de solitude, celleux qui ne peuvent plus voir leurs parents âgés et affaiblis confinés dans les EHPAD, celles dont le conjoint est violent ou celleux qui, faisant partie du personnel soignant, luttent dans le brouillard pour tenter de survivre à l’épuisement et à la peur de mourir.
L’émission Les Pieds sur Terre sur France culture a consacré l’un de ses épisodes à deux soignants révoltés et la chaîne Arte regorge de capsules concernant le virus, cette parole de souffrance et de douleur est là, partout, légitime, solide, inattaquable et imperturbable.

L’expression de cette angoisse est saine, utile, et personne, jamais, n’a menacé de nous la supprimer.
Nous devons pouvoir dire notre souffrance, nous devons pouvoir nous unir, nous entendre, nous soutenir les un.e.s les autres.

Mais il faudrait par ailleurs que personne, jamais, n’ose venir apporter un peu de souffle à cette angoisse collective?
Que personne, jamais, ne tente de transmettre un peu de lumière?
On ne nous servira donc pendant les mois à venir que du noir, du gouffre, de l’asphyxie et de l’ennui?

Triste tableau.

morticia2

Moi je remercie du fond du coeur Leila Slimani de tenter chaque semaine de trouver de la poésie dans cette inertie blanche, je remercie Lou Doillon de lire des poèmes à sa communauté chaque soir à 17h sur son instagram, je remercie tout.e.s ces artistes bienveillant.e.s et tendres de nous transmettre généreusement une part de rêve, une part de leur force si nécessaire à notre survie à tou.te.s.
Parce que je suis persuadée que la littérature apaise, soutient et console, faute de mieux.

lou doillon france culture

Je sors de mon silence pour contrer cette vague de haine et vous dire que moi, eh bien je suis ravie de savoir que certains ont des jardins et peuvent admirer le printemps qui fleurit.
Je suis ravie de savoir que des enfants peuvent encore courir libres dans une prairie couverte de jonquilles, soulagée que tous, nous ne soyons pas logés à la même enseigne, celle d’être confinés dans de minuscules appartements ternes perchés sur le bitume gris des villes.

Je suis apaisée de savoir que certains peuvent encore respirer la mer ou caresser l’herbe grasse de ce début de printemps, tant qu’ils le font en conscience, chez eux, sans menacer la santé d’autrui.

À ma hauteur je suis heureuse de voir mon orchidée s’ouvrir et mes tulipes pousser sur le bord de ma fenêtre, d’être témoin de cette vie végétale imperturbable qui poursuit sa route, et j’aime regarder niaisement mes deux chats, peu concernés par ces questions existentielles, s’endormir sereinement l’un contre l’autre.
#passionBasileetPaillette

basou et paillette

J’ai besoin d’air. De clarté. D’espoir. Pour tenir.

Alors:

Gloire à celleux qui survivent grâce à la poésie
Gloire à celleux qui généreusement la diffusent
Gloire à celleux qui nous tendent une main gantée d’espoir 

Gloire à l’art vain
Gloire à la beauté gratuite

Qui résiste.

 

Prenez soin de vous, et des autres.

Diglee

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