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Le coup de poing dans la gueule, presque, un mercredi soir.

 

violences-sexuelles

Aujourd’hui, j’ai beaucoup pleuré.

J’ai pleuré de rage, ce matin, en lisant l’article de Brain sur les criminels sexuels touts puissants.

Capture d’écran 2016-06-01 à 19.49.40
J’ai pleuré en pensant à toutes ces victimes de viol, enfants et adultes, qui se débattent pour survivre, qui ne savent pas quoi faire de cette vérité, et qui doivent se battre autant avec la menace qu’ils fuient qu’avec la société qui ne les croit pas.
J’ai pleuré de désespoir en constatant qu’encore aujourd’hui, le viol est sujet à toutes les blagues, attitudes vaseuses et dénigrements en tout genre. Qu’on en rit, qu’on le banalise, qu’on le minimise (cf l’actu avec notre Baupin national et ses agressions qualifiées de « compliments. », ou la super blague de Laurent Laffite à Cannes).

J’ai pleuré de découragement en sortant du très très mauvais film, « Elle », visionné dans l’après midi (je ne pouvais pas faire plus à propos…) qui parle d’une femme bourgeoise qui se fait violer dès la scène d’ouverture par un inconnu cagoulé qui pénètre chez elle par effraction… et qui finalement aime ça et en redemande, tombant sous le charme de son agresseur, d’abord sans le savoir, puis en le sachant très bien.
Le film rend le viol totalement anecdotique, un détail qui ne la fragilise pas outre mesure et disparaît bien vite au profit d’un jeu sexuel volontairement dérangeant, et fait de surcroît passer l’héroïne pour une tordue, ELLE, d’aimer ça quand celui qui la viole passe pour un simple « torturé ».
J’en passe sur ce film qui est une vision bien romancée et masculiniste du viol (et pourtant, j’avais aimé Basic Instinct. Je ne partais pas braquée, je l’attendais même beaucoup).
Pas étonnant que le film soit en sélection officielle pour Cannes, qui a choisi un film de Woody Allen pour ouvrir le festival… HEM.

J’ai pleuré de déception quand mon amoureux à la suite de mon post ce matin, m’a dit que la pédophilie (actée, j’entends, donc le viol sur enfant) et le viol n’étaient pas la même chose. Que quand je parlais de culture du viol pour parler des pédophiles, je rapprochais deux choses qui étaient différentes. Que oui, dans le viol les femmes étaient les premières victimes, mais que je ne devais pas tout mélanger (#mansplaining).
Que je devenais parano quand, à ces mots, je me suis mise à gueuler.
Moi ce que je vois, c’est que femmes ou enfants, les victimes souffrent autant. Que les agresseurs sont en majorité des hommes (même s’ils sont des exceptions, et non représentatifs DES hommes,), et que les victimes ont souvent du mal à se faire entendre, parce que les puissants sont des hommes (cisgenre blancs et hétéros) protégés par d’autres hommes (cisgenre blanc et hétéros), place de choix dans notre société patriarcale.

Que la culture du viol, elle commence avec des blagues, avec la minimisation et la décrédibilisation des victimes (même problème avec l’affaire Jonnhy Depp-Amber Head, soit dit en passant) et termine avec le passage à l’acte, dans une ambiance taiseuse et trouble.

J’ai pleuré de peur et de rage, ensuite, quand tout à l’heure en sortant du cinéma j’ai marché au lieu de prendre le métro, pendant l’équivalent de trois arrêts : et qu’à tous les 200 mètres, des hommes ont commenté mon passage. J’ai entendu, en dix minutes de marche un mercredi pluvieux à 18h, un « HEY, je rêve de toi miss ! » crié au loin, un « mmmh » un « eeeeh », un « pssssst », un « salut toi », un « bien mignonne » murmuré entre les dents, un « j’aime bien ça, moi » balancé dans mon dos. Arrivée vers chez moi, un homme d’une cinquantaine d’années m’a dit en me fixant un « Bonjour » audible mais hésitant. Ne voyant pas le mal partout non plus, même si franchement échaudée, je lui ai répondu « Oui ? ». Il m’a alors dit qu’il voulait me parler parce qu’il m’avait remarquée au loin, qu’il m’avait trouvée « bien à son goût » (je cite), et qu’il voulait savoir si on pouvait faire connaissance. Je lui ai demandé s’il pensait sincèrement que ça allait marcher. Il m’a dit que oui.
Je lui ai demandé si ça avait déjà marché pour lui, cette technique. Il m’a re-dit que oui. Je lui ai dit que tant mieux, mais que là, je rentrais chez moi, que je n’avais absolument rien demandé, et que je ne souhaitais pas entrer en contact avec lui.

« Pourquoi, j’ai pas été insultant! » a t’il remarqué, offusqué.

Quand je lui ai expliqué que cela ne m’intéressait pas du tout, que je n’avais pas demandé son approbation sur mon passage et encore moins l’expression verbale de son désir libidineux, il a insisté.
Je me suis mise en colère, j’ai levé la voix, lui ai demandé de ne pas me tutoyer, et lui ai conseillé d’arrêter de héler les femmes dans la rue quand elles n’ont rien demandé, parce que SURPRISE, ça ne marchait JAMAIS. Que la drague, ça se faisait à deux.
Il s’est mit à me tutoyer de nouveau, me dénigrer, et m’asséner des « chuuuuut » dédaigneux pour me couper la parole, en s’approchant considérablement de moi.
J’ai alors marqué ma limite en reculant, et ai levé davantage la voix en lui ordonnant de me laisser tranquille, de me laisser rentrer chez moi (bien claire, pour que l’entourage comprenne la scène).
Là, il a levé son poing, menaçant de me frapper, essayant d’attraper mon col.
agresseur

J’ai baissé le visage, l’ai repoussé en criant « ARRÊTEZ MONSIEUR! Laissez-moi tranquille » Il a recommencé en s’approchant encore de moi, les yeux prêts à sortir de leur orbite, le poing en l’air, son autre main cherchant à m’attraper.

Un jeune homme arrivé en courant s’est interposé, et m’a poussée en arrière. A ordonné à cet homme de se calmer. Je ne me suis pas éternisée, je l’ai remerciée et suis vite partie chez moi.
J’ai pleuré après cette altercation parce qu’il a fallu dans la tête de ce taré un autre homme pour s’arrêter (j’étais prête à me défendre, je n’avais rien demandé) (même si c’est rassurant de voir que des gens réagissent).
Parce que mon seul « NON » ne lui a pas suffit, n’a eu aucun poids face à son désir et sa colère. Parce qu’il lui a fallu l’autorité d’un autre homme pour qu’il batte en retraite.

J’ai pleuré parce qu’après m’être fait alpaguer tous les 200 mètres, on a menacé de me frapper aujourd’hui.

Que c’est mon quotidien de me faire reluquer, suivre, commenter, toiser, et qu’une fois par an, épuisée fatiguée, furieuse, je déborde et ne me laisse pas faire.

Et parce que malgré tout ça, beaucoup me diront que c’est un peu ma faute. Que je n’avais qu’à pas réagir. Que peut être je portais une tenue excitante (en l’occurrence, j’avais mes grosses lunettes, les cheveux sales, un imperméable et des méduses aux pieds -MAIS UNE JUPE, je le concède. Non que ça ne me dédouane de quoi que ce soit, ce n’est pas le propos : mais j’étais justement dans une de ces tenues qui me font penser « je vais être tranquille dans la rue aujourd’hui ». Parce que, oui, c’est un fait, chaque vêtement enfilé l’est consciemment, en me demandant préalablement s’il me donnera du fil à retordre dans la rue ou non : et souvent mes lunettes sont un frein aux relous libidineux (allez savoir), mes chaussures de gamine en plastique aussi).

J’ai pleuré parce que, alors qu’un homme inconnu a refusé de me laisser tranquille après mon refus de ses avances, a menacé de me frapper et m’a insultée, c’est MA réaction qui sera sûrement remise en cause, encore. Parce que dans des moments comme ça, j’ai souvent honte de moi, avant de blâmer mon agresseur.
L’agression, elle venait pourtant de lui : ma façon de réagir à cette agression me regarde, et je fais ce que je veux et ce que je peux avec mon caractère et mon passé pour y faire face.
Je lui ai répondu, j’ai été polie, j’ai décliné et je me suis défendue : insister et me rabaisser était déjà une agression en soi, avant même de lever le poing. Penser qu’il avait le droit de me faire porter son désir, sous prétexte que je lui avais plu, alors que je marchais tête baissée pour rentrer chez moi au pas de course : c’était déplacé.
Mais quand même.
On viendra toujours commenter MES réactions, MON comportement. Tu aurais dû faire ci, pourquoi tu lui parles, tu n’as qu’à t’en foutre, moi ça ne me touche pas, en même temps c’est pas si méchant, tu l’as énervé aussi…

Je le sais parce que ça se passe toujours comme ça (j’ai testé cela après mon article sur le harcèlement de rue) (violence inouïe à l’égard des femmes, bien plus que des agresseurs).
Ce sont les femmes qui doivent s’expliquer de leurs gestes, de leur attitude face aux agresseurs (« pourquoi n’avez vous pas serré les genoux ? » , avait demandé un juge pour affaire de viol au tribunal à Calgary en 2014…).
Les victimes sont trop souvent remises en causes : elles mentent, elles provoquent, elles cherchent, elles savent mal se faire respecter…ETC.

J’ai pleuré de savoir que Samantha Geimer, la jeune femme violée à 13 ans par Polanski et l’un de ses amis après avoir été droguée n’ose toujours pas utiliser le mot « agresseur » pour désigner Polanski. Trop de menaces, trop de violences, trop de pression.

J’ai pleuré parce qu’on organise en ce moment-même à l’institut Lumière une rétrospective Polanski, parce qu’il passe sur les plateaux tv pour la promo de la réédition de son livre alors qu’il n’a jamais purgé proprement sa peine, parce que moi-même j’ai voulu me rendre à cette rétrospective et re-découvrir ses films.
J’ai pleuré parce que moi aussi, parfois, je suis aveuglée.
Parce que les plaintes de Dylan Farrow à l’encontre de Woody Allen, son père adoptif pour viol à l’âge de sept ans n’ont jamais été entendues, même si appuyées par son frère et par sa mère Mia Farrow en 1992.

J’ai pleuré parce qu’aujourd’hui, la violence sexuelle banalisée m’est apparue de plein fouet, comme une grosse baffe dans la gueule, parce que j’en mesure chaque jour la menace, et ce depuis gamine, quand j’entendais déjà ma mère me répéter de toujours regarder derrière moi dans la rue (prévient-on autant les petits garçons du risque de viol ? Les garçons vivent-il en ayant peur de l’inconnu qui va leur proposer des bonbons et les enlever/les violer ? À quel âge ont-ils CONSCIENCE de cette réalité, de ce danger ?)

J’ai chialé parce que les blagues sexistes pédophiles ou misogynes font toujours autant marrer, parce qu’on en fait des films à gros budget et à caractère érotiques, parce qu’on nous targue lorsqu’on s’en offusque de manquer d’humour, d’être coincé ou parano.

J’ai chialé en lisant l’émouvant et le très juste post d’Anaïs Bourdet de Paye Ta Shnek., l’une des premières à avoir dénoncé ouvertement le harcèlement de rue sur le net avant que le terme ne devienne à la mode.

J’ai bien pleuré aujourd’hui, et là, ça y est,c’est bon: je suis déterminée.
Déterminée à dénoncer, encore, toujours. À ne pas baisser les bras.

Je me fous pas mal de ce que pensent les autres de ma façon de réagir face aux diverses agressions quotidiennes, aux inégalités constantes auxquelles je suis confrontée (et encore, en tant que femme blanche, je suis une privilégiée : j’essaie d’en prendre la mesure à chacun de mes combats) : je continuerai de me battre pour mes droits et ceux des autres, je n’arrêterai jamais de défendre ma liberté de penser, d’agir et de disposer librement de mon corps.

N’en déplaise à ceux que cela n’atteint pas, parce qu’ils sont nés du bon côté et n’ont jamais eu à s’en soucier.

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