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La grâce

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peinture: Herbert James Draper, « Pot Pourri », 1897 

 

Aujourd’hui, je voudrais vous parler d’un livre.

 

Mademoiselle Else.

 

9782253063445G

 

J’ai d’abord connu cette histoire par le biais de son adaptation BD, par Manuele Fior.
Première claque (j’y reviendrai ensuite).

Un peu bouleversée par cette lecture, je m’étais promis de lire le roman d’Arthur Schnitzler (impossible à prononcer Bonsoiiiiir!).
Puis deux ans ont passé, et j’avais totalement oublié cette bribe de découverte.

Jusqu’à ce que mon amie Jen m’en reparle. Elle l’achète, le dévore, et nous voilà en pleine discussion romanesque au Fnac Café, autour d’un muffin framboise, à détailler les états d’âme tourmentés de Mademoiselle Else. Il me faut ce roman, me dis-je.
Pas besoin de le dire deux fois, en cachette Jen me l’achète et me l’offre à la sortie du magasin (vous avais-je déjà dit que mes amis sont les meilleurs du monde?)

Fenêtre ouverte, carré de chocolat et gambettes sur le balcon, je m’installe sur ma petite chaise en rotin blanche et commence ma lecture.

 

Grosse…

…claque.

Mademoiselle Else a 19 ans, et évolue dans le Vienne des années 20 (vous avez dit fait pour moi?). Elle réside en Italie avec son cousin pendant l’été, quand elle reçoit une lettre désespérée de sa mère: son père a de gros soucis d’argent, il est au bord de la ruine et menacé de prison, il faut agir. Else doit, ordre parental, quémander 30 000 gulden à Monsieur Von Dorsday, richissime ami de la famille, à l’œil pervers et à la bedaine gainée dans son costume de luxe.
Seulement voilà. Il n’accepte ce don qu’à une condition.
Il veut voir Else nue.

La petite centaine de pages de ce livre, c’est le monologue agacé, provocant et balbutiant de Mademoiselle Else, qui du haut de sa virginité préservée plus par hasard que conviction se demande s’il est envisageable de se montrer nue devant cet infâme bourgeois lubrique.
Duel permanent entre conscience et fantasme, entre morale et concupiscence, séduction et devoir de jeune fille envers son père (On sent le bon vieux tabou incestueux dégueulasse sous-jacent ou bien?).

 

*SPOIL ALERT si tu veux du suspense, ne lis pas Les deux lignes ci dessous*

Ce soliloque la ronge, la tord, et Mademoiselle Else, par crainte et par faiblesse passagère peut être, s’empoisonne…et regrette.
Meurt sous nos yeux impuissants, devient lentement muette et disparaît finalement sous quelques derniers points de suspension.
Ce qui est est plutôt atroce et fascinant à la fois, c’est que l’auteur, pour qui la mort et plus précisément le suicide a été un thème récurrent (voire obsessionnel) dans son oeuvre, a perdu sa fille de 18 ans, Lili, d’un suicide regretté.
Extrait de la préface de Roland Jaccard:   »(Arthur Schnitzler) ses derniers mots furent: « Je ne voulais pas mourir, c’est un instant d’énervement ». Presque les mêmes mots qu’Else. Et d’ailleurs à Vienne, on n’a pas manqué d’établir un parallèle entre le destin de ma fille, et celui de mon héroïne, comme si la réalité avait été absorbée par la fiction, comme si Lili avait été envoûtée par Else ».

Glaçant.

 

*C’EST BON TU PEUX LIRE*

Ce livre est incroyable pour plein de raisons: depuis « Lettre d’une inconnue » de Stefan Zweig, je n’avais pas retrouvé d’homme capable de se glisser dans la peau d’une femme avec tant de finesse. Else est mutine, pédante, fragile et toxique à la fois. Un portrait troublant et décadent, subtil et détestable à la fois. J’aime quand je ressens ces contradictions chez un personnage de fiction.

Et le style est aussi délicieux, immersion complète dans la tête de cette femme, sans interruption, sans intervention du narrateur. De pensées en pensées, le drame se tisse.

Revenons maintenant à la BD de Manuele Fior (qui l’a adapté tout seul, du texte à l’image: « bonjour je suis un génie et je vous emmerde! »).

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Je crois qu’il ne pouvait pas exister plus belle, plus sublime, plus gracile adaptation au monde.

À chaque relecture, je suis partagée entre l’envie de me taillader les veines de jalousie, moi pauvre auteure de BD de pacotille qui dessine des bonhommes sans nez, et une admiration sans faille qui me donne envie de sortir mes pinceaux, mes carnets et mes aquarelles et de dessiner dessiner dessiner.

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Le style est semblable aux peintres viennois de l’époque, la ligne est fine, douce et anguleuse à la fois, Klimt et Schiele ne sont pas loin, c’est F.A.B.U.L.E.U.X.

Je viens d’acheter la dernière BD de ce génie italien, j’ai hâte de la commencer (autant que peur, parce que tant de taleeeeeent c’est chiaaaaant).

Voilàààààààà!
J’espère que certains seront intéressés par cette découverte.

Sur ce, je retourne sur ma BD (qui se passe en 2013 et est faite sur Photoshop… -__- ) (complexe), encore une vingtaine de pages et j’ai FINI! (N’oubliez pas que c’est en prépublication dans le magazine BISOU)

Ce week end je vais enterrer ma dignité à la Titanic Exhibition à Paris, histoire de me re-motiver un coup, et je m’y remets. 

Je vous aime! Je vous câline!

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